Le nouveau gaspillage de ressources

LE NOUVEAU GASPILLAGE DE RESSOURCES

 Article rédigé par Pierre Mérieux 


A l’image du XXème siècle qui a été marqué par la « fée » électricité, le début du XXIème siècle s’annonce sous la bannière du digital.

Mais aujourd’hui, on peut légitimement s’interroger sur les consommations d’électricité générées par l’emploi massif du numérique, et par les émissions de gaz à effet de serre qui en découlent car, pour l’essentiel au niveau mondial, l’électricité est encore produite par les énergies fossiles : 68 % auxquelles il convient d’ajouter les 12 % du nucléaire dont la matière première reste limitée.

A dire d’experts et de moult études, on prédit un avenir florissant pour l’univers numérique avec une activité économique qui représente déjà plus de 20 % du PIB mondial. Une étude d’Accenture basée sur l’économie numérique de onze grands pays, estime que cette sphère pourrait apporter 2 000 milliards de dollars supplémentaires d’ici 2020. Dans le cas des Etats-Unis, désignés comme l’économie la plus numérisée du monde, 33 % de la production, 43 % de la population active et 26 % du capital accumulé, relèvent de ces technologies.

A contrario, la presse nous rappelle le « grand gâchis énergétique » des TIC, notamment dans le journal du CNRS du 16 mai 2018 avec une consommation mondiale d’électricité de l’ordre de 9 % et une croissance annuelle de 10 %, portant ainsi aux environs de 20 % la part des technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’horizon 2030.


Il convient cependant d’analyser plus finement la répartition de cette consommation. En effet, chaque citoyen ne perçoit pas réellement l’impact qu’il crée lorsqu’il envoie un SMS ou fait une requête sur internet. De plus, l’évolution rapide des équipements et des services associés, soutenue par un marketing assez agressif, conduit à une production qui induit un prélèvement significatif des ressources, tant en énergie, qu’en métaux rares.

Le graphique ci-dessous, extrait du récent rapport « Lean ICT – Pour une sobriété numérique » réalisé par « The Shift Project1 » explicite la consommation énergétique par poste.



Si le numérique est devenu incontournable, tant dans la vie professionnelle que dans la vie courante, il convient de développer une stratégie plus sobre pour éviter d’annihiler les efforts réalisés dans d’autres secteurs, tels les bâtiments et le transport.

Vers des data centers moins énergivores

En ce qui concerne les data centers, la consommation d’énergie est liée aux matériels informatiques et la production de froid pour maintenir les conditions de fonctionnement. La PUE (Power Usage Effectiveness) est l’indicateur retenu par les spécialistes du domaine. Elle représente le rapport entre la puissance électrique des serveurs sur la puissance totale de l’installation (serveurs + froid + éclairage). Jusqu’à présent, ce rapport était supérieur à 2. De nombreux efforts sont conduits par les opérateurs et les PUE des nouveaux data centers sont voisins de 1,1. Pour ce faire plusieurs initiatives ont été développées. Citons, pour l’exemple, le rafraîchissement du data center de OVH à Roubaix qui ne comporte pas de production mécanique de froid ou l’installation sous-marine (Microsoft au large de l’Ecosse) ou encore la création du plus grand data center au pôle nord. Ces dispositions permettent de limiter les besoins en froid.


Une autre logique, alternative ou complémentaire, consiste à exploiter des énergies renouvelables. Là encore, les GAFA sont impliqués, Apple en Irlande et au Danemark, Facebbok au Texas, IBM en Norvège ou encore Google en France.

Un autre axe consiste à utiliser l’énergie fatale pour chauffer des bâtiments voisins. C’est ainsi le cas du parc immobilier géré par Euro Disney à Marne-la-Vallée, où la chaleur évacuée par un data center va alimenter un réseau de chaleur.

Il conviendrait aussi de débrancher les serveurs « zombies » qui restent connectés alors qu’ils ne sont plus utilisés. Une étude américaine citée par l’association négaWatt dans sa dernière brochure « la sobriété énergétique », indique qu’il s’agirait de 20 à 30 % des serveurs.


Vers un comportement plus sobre

Si les pistes de réduction des consommations des data centers sont engagées, la part significative des consommations revient cependant aux utilisateurs, qu’ils soient professionnels ou particuliers. L’évolution du nombre de terminaux, notamment les téléphones portables et plus particulièrement des Smartphones, a été colossale au cours de ces dernières décennies. Fin 2015, le taux d’abonnements a atteint 97 % et a dépassé 7 milliards de lignes souscrites (l’Europe et les Etats-Unis ont franchi le taux de 100 %). Sur le camembert joint, on découvre ce qui se passe sur internet (source mc2i).

La première proposition est portée par l’association négaWatt qui suggère le retour à un seul téléviseur en moyenne par foyer, en lien avec l’utilisation croissante d’écrans mobiles. De même, dans les espaces publics, l’implantation des écrans doit être plus mesurée.

Une seconde perspective, proposée par The Shift Project vise à augmenter la part des Smartphones « pro-perso » dans le parc professionnel. L’appareil est alors doté de deux cartes SIM pour combiner au sein d’un même terminal pour combiner les usages professionnels et personnels. L’impact sera centré sur la réduction des impacts lors de la fabrication. L’association estime qu’en augmentant de 20 à 70 % la part des Smartphones mixtes, l’impact sur les émissions de gaz à effet de serre diminuerait de 37 %.

A cette perspective de réduction des impacts liés à la fabrication, il faut revendiquer l’allongement de la durée de vie des matériels. Celle-ci est estimée à une vingtaine de mois pour les mobiles et 36 mois pour les ordinateurs portables. La perspective d’étendre respectivement les échéances à 3,5 années pour le Smartphone et 5 ans pour l’ordinateur, produirait des réductions respectives de GES de 26 et 37 %.


Toutefois, il convient de ne pas réduire l’emploi des TIC à la seule empreinte énergétique. En effet, elle donne accès à de multiples données favorables, tant à la vulgarisation des connaissances, qu’aux accès ludiques ou encore à des démarches administratives. Dans de nombreuses situations, il conviendrait de comparer ces consommations à celles qui seraient engendrées par le déplacement pour se rendre dans une médiathèque, dans des commerces ou encore dans les bâtiments publics et privés et au lieu de travail éloigné. Comme toute médaille à un avers et un revers, tout est lié à la responsabilisation des uns et des autres pour en faire un outil efficace et éviter de le transformer en un moyen subversif.

1 The Shift Project est un think tank qui œuvre en faveur d’une économie post-carbone.